jeudi 6 janvier 2022

Julien Bouquet, les débuts

page publiée le 10/12/2017
mise à jour le 6/1/2022 : ajout d'un article de magazine

" Pour des raisons particulières et d'autres, faciles à imaginer, qu'il serait trop long de commenter, le jeune Julien Bouquet, en 1943, décidé de fuir l'oppresseur, passa par l'Italie et se réfugia en Algérie. Il était le plus jeune évadé de France. Il avait douze ans !


toutes les illustrations
collection personnelle


  Il était déjà attiré par les voyages !… Pourtant, par la suite, ses parents étant dans le commerce de la boucherie, voulurent lui faire visiter la clientèle…
— Mais ça ne me plaisait guère, dit-il. Depuis toujours, je ne pensais qu'à la chanson ou à une profession de ce genre. A l'école, j'étais bon en français et je faisais des vers, des poèmes… enfin, comme on en fait à quinze ans…
— Etiez-vous à Paris, à cette époque là ?
— Non. je suis né à Dunkerque — la Marseille du Nord— il y a trente deux ans, un 22 novembre. Le nom de ma famille [Bouchiquet] est originaire des Flandres ; à la suite d'une élision, j'en ai fait Bouquet. C'est plus joli, non ?…
  Installé dans la capitale depuis la fin de la guerre, Julien Bouquet y termina ses études et pensa "qu'il serait chouette" d'écrire des chansons. Au début, on écrit des poèmes et puis l'on essaie de mettre de la musique dessus… et un beau jour, on y arrive. Parfois, c'est le contraire : une musique influence et inspire des paroles.

— Au fil des poèmes, explique-t-il, la musique est venue… mais, pour savoir si mes chansons étaient valables, il y avait une solution : c'était d'aller les montrer à des vedettes, comme Montand, Piaf, etc. Mais j'ai commencé par Patachou. Elle m'a dit : "Ce que vous faites n'est peut-être pas tout à fait pour moi, mais vous devriez vous essayer sur le public".
On sait la gentillesse de Patachou, Julien Bouquet, ainsi encouragé, n'hésita pas. C'était en 1952… il débuta par Jo de Saint-Malo, Il a neigé sur Hawaï et d'autres chansons…
— A cette époque, pensiez-vous faire une carrière d'auteur ou d'interprète ?
— A vrai dire, j'aurais bien aimé écrire seulement des chansons, mais il me fallait une grande production, être constamment sur la brèche, contacter des gens qui vous reçoivent ou ne vous reçoivent pas… et il n'y avait pas de raison non plus pour que je ne chante pas. Cela me faisait un interprète de plus ! C'était très mauvais, j'étais gauche, maladroit, mal habillé, je n'avais pas de jeu de scène, je ne savais pas me servir d'un micro… Mais, chez Patachou, c'est une piste d'essai redoutable. J'ai dû certains soirs, chanter devant trois Français et quarante-cinq Danois. Dans l'ensemble, j'ai senti que j'étais fait pour ce métier, mais qu'il me faudrait beaucoup travailler. Et Patachou m'y a encouragé.
  Il continua donc et, un jour, deuxième étape de son ascension, il eut l'occasion de faire un disque qui, selon son propre aveu, ne marcha pas très fort (chez Barclay : Quand on s'est mariés, Fredo) par manque de métier et ignorance. 
Il revit donc le problème et pensa :
— Je ne suis peut-être pas fait pour être interprète ; je vais donc continuer à écrire des chansons qui, elles, ont l'air de plaire. Puis j'irai les montrer à différents artistes… Félix Marten, Edith Piaf… Avec Piaf ce fut la troisième étape, la plus sérieuse. Là, c'était vraiment l'école. Avec Edith Piaf, c'est surtout le travail et la camaraderie. Mais surtout beaucoup de boulot, tant sur le plan écriture que sur le plan mélodique et celui de la mise en scène et de l'interprétation. Piaf m'a pris quelques chansons dont Je sais comment, Je suis à toi et, récemment, Tiens v'là un marin.
  Julien Bouquet continue, à école d'Edith Piaf, d'apprendre le métier et, un jour, a la chance de rencontrer le directeur artistique des disques Président qui lui dit : "Nous allons faire un essai, sans lésiner avec tout ce qu'il faut pour la musique et derrière". Sortit alors un nouveau disque comprenant : Tiens, v'là un marin, La nuit, le jour l'amour, Au pays des merveilles (qui remporta cette le prix de la Rose d'Or) Lettre d'Espagne, Le tango, c'est ça, Le soleil de mon amour, Le rancard, Barcelone.
Il en est là. Il vient de terminer au [cabaret le] "Zèbre à carreaux" pour reprendre à la rentrée. En attendant, il part faire des galas sur la Côte, pour la saison d'été. […]
Indépendamment de cette escapade méridionale qui le mena jusqu'en Afrique du Nord, Julien Bouquet a réalisé son rêve de voyage :
— Dakar, Abidjan, Casablanca, Marrakech et une croisière sur un bateau [le paquebot Ancerville] (toujours en chantant) avec escale dans toutes les capitales nordiques. Enfin, Beyrouth, pour le festival, où j'ai gagné le prix de la chanson française, ex-æquo avec Albert Santoni. […]"
Georges LANGE,  Intimité d'octobre 1963





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Au verso de son premier disque, on trouve une autre version de sa biographie :
"Julien Bouquet naquit à Dunkerque, le 22 novembre 1930, d'un père chef cuisinier à bord de bateau. A l'âge de 13 ans, en 1943, pour des raisons personnelles résultant de l'occupation, il s'enfuit de chez lui, traverse la France à pieds ou par d'autres moyens de fortune ; il atterrit en Afrique du Nord, plus précisément à Constantine. Là, on le met à l'école.
En 1945, il rentre en France et vient s'installer avec ses parents qui exercent un commerce de tissus à Nogent. Il retourne à l'école, au collège Saint Nicolas. A 19 ans et demi, il se marie. Ses parents et ses beaux parents montent alors une grosse boucherie industrielle et la part qui lui est réservée dans l'affaire consiste à recherche la clientèle. Il commence à écrire des chansons en 1953, sans avoir été spécialement conseillé, mais simplement parce qu'il aime les chansons. Il a toujours eu une grande admiration pour Yves Montant et Charles Trenet. Il ne sait absolument pas jouer du piano et il compose au gré de sa fantaisie. la nuit à bord de son camion douze tonnes, il livre la viande à la clientèle et c'est à ce moment-là qu'il écrit la plupart de ses chansons.
Jacques Hélian lui prend un jour l'une d'entre elles, Le bon Dieu, Détail pittoresque de l'exploitation de cette chanson : un jour, Jacques Hélian, jouant à une fête organisée par un grand quotidien, exécuta la chanson de Julien Bouquet pendant que de l'autre côté de la salle Julien Bouquet livrait la viande destinée aux casse-croûte. Comme le dit Julien : "Je fournissais les chansons et la nourriture". […]"



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Un témoignage sur sa relation… professionnelle bien entendu, avec Edit Piaf :
« […] Le 20 août, Piaf remonte à Annecy avec sa troupe — Germaine Ricord, Julien Bouquet et Michel Rivgauche qui assurent la première partie. […] Parce qu'elle a mis à son répertoire et enregistré, le 4 septembre 1958, Je sais comment, écrit et composé par Julien Bouquet, qui va devenir un de ses grand succès, Edith semble extrêmement proche de ce jeune auteur-compositeur de 29 ans qui faisait partie de sa tournée d'été. Elle dément toute liaison amoureuse avec Bouquet, de son vrai nom Bouchiquet, qui a également écrit pour Piaf Je suis à toi et lui donnera Tiens, v'là un marin. Mais peut-on la croire sur parole alors qu'il a été le seul admis, quatre jours durant, dans sa chambre de l'hôpital américain où il lui offrait des brassées de fleurs des champs. Bouquet n'est en tout cas plus au programme de la nouvelle tournée qui débute le 20 novembre à Melun. […] »
Piaf, un mythe français, Robert Belleret, 2013



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Il a neigé sur Hawaï par Julien Bouquet



Après ces quatre disques 45 tours, le label Président publie en 1963, un 33 tours 25 cm : Julien Bouquet chante Julien Bouquet,  qui contient huit titres, Julien est accompagné par Teddy Moore et son orchestre. Ce sera son dernier disque, la vague yéyé y est sans doute pour quelque chose. Julien continue d'écrire des chansons pour les vedettes de l'époque : Mireille Mathieu, Georgette Lemaire, Félix Marten, Gloria Lasso, Mouloudji, Les Ménestrels, Régine, Simone Langlois, Verlor et Davril et même Fernand Raynaud. J'ai contacté sa famille pour connaître la suite de sa carrière, mais je n'ai pas eu de réponse. Sa dernière création, il la compose pour sa ville natale, en 1980, le 40e anniversaire de l'opération Dynamo, c'est Nellie Laurence qui l'enregistre pour les disques Déesse de Michel Célie.

Il meurt à Le Perreux sur Marne, le 23 décembre 1988.


Dunkerque/Dunkirk par Nellie Laurence


les chansons de Julien Bouquet :


- Adieu été, Julien Bouquet/ Jean Lioret / P. Vetheuil (1957)
- Alors ne tarde pas, Julien Bouquet / Paul Mauriat, interprétée par Mireille Mathieu
- Amour et soleil, Paolo Ormi / Julien Bouquet (1965)
- Au café de la paix, Julien Bouchiquet / André Dauchy
- Au cœur de Paris, Alain Romans / J. Bouchiquet (1957)
- Au pays des merveilles, Julien Bouquet / Raymond Lefèvre (1963)
- Barcelone, Claude Vasori / Julien Bouquet (1963)
- Le bon Dieu, J. Bouquet / Jean Lioret (1954) interprétée par Guy Marly, Jacques Hélian, Verlor et Davril, Jean Louis Tristan
- Bonsoir Paris, bonsoir, Julien Bouquet / Camille Sauvage (1966) jouée par Yvette Horner
- Celui que, celui qui, Charles Olejniczak / Julien Bouchiquet
- Ciel gris, Julien Bouquet/ Jean Lioret / P. Vetheuil (1957)
- Cui cui les petits oiseaux, Jean Lioret / Bob Quibel / Julien Bouquet / J. Lioret) interprétée par Fernand Raynaud
- Demain, Jean-Loup Chauby / Julien Bouquet
- De par le monde, J. Bouquet / R. Valentino  (1969) interprétée par Laurence Alessandrini
- Dunkerque, Robert Guglielmi / Julien Bouchiquet (1980) interprétée par Nellie Laurence
- L'effet que tu m'fais, Julien Bouchiquet / Robert Chauvigny interprétée par Edith Piaf
- Et la polka, André Dauchy / Julien Bouchiquet (1957)
- Eux, J. Bouquet / J. Bouquet / R. Chauvigny (1958) interprétée par Vicky Autier, Félix Marten
- Ensemble (sometimes), Les reed / Barry Mason / adaptation : J. Bouquet (196?) interprétée par Mireille Mathieu
- Fredo, André Dauchy / Julien Bouchiquet (1956)
- Un garçon fredonne (Julien Bouquet - Jo Ricotta)  (1970) interprétée par les Trois Ménestrels
- Gare, Giuseppe Ricota / Julien Bouchiquet
- Goutte, Gérard Desantis / Julien Bouquet
- Hello, cow-boy ! Julien Bouquet / Jean Lioret / R. Gola (1957)
- Histoire de dés, Julien Bouquet, Alain Dauchy
- Il a neigé sur Hawaï, J. Bouquet / Jean Lioret (1956)
- Je sais comment (J. Bouchiquet - R. Chauvigny) (1959) interprétée par Simone Langlois, Edith Piaf
- Je suis à toi Robert Chavigny / J. Bouquet ( 1960) interprétée par Edith Piaf
- Je t’aime encore, J. Bouquet / A. Borly / J. Bouquet / Régine (1971) interprétée par Régine
- Jo de Saint Malo, Julien Bouquet / Aandré Dauchy / Jean Lioret (1956)
- Jouez, Mariachis, J. Bouquet / Bernard Labadie (1961) interprétée par Gloria Lasso, Mouloudji
- La nuit, le jour et l'amour, Julien Bouquet / Bernard Labadie (1963)
- Lettre d'Espagne, Julien Bouquet (1963)
- L’oubli, Julien Bouquet (1958) interprétée par Gloria Lasso
- Mater, Julien Bouchiquet
- Où est le soleil, J. Bouquet / Les Reed (1971) interprétée par Tony Sandro
- Paille, Julien Bouquet, Alain Romans (1957)
- Personne, J. Bouquet / Bob Sellers (1964) interprétée par Jacques Roggero
- Quand on s'est marié, Julien Bouquet, Jean Lioret (1957)
- Rayon d’soleil, Jacques Lesage / Julien Bouchiquet
- Le Rencard, Julien Bouquet (1963)
- Le rondo à l’amour, Julien Bouquet / Bob Sellers (1973) interprétée par Georgette Lemaire
- Si c’était l’amour, Giuseppe Ricota / Julien Bouchiquet
- Le soleil de mon amour, Julien Bouquet (1963)
- Soirée de Gala, Julien Bouquet/ J. Lioret / P. Vetheuil (1957)
- Sur les quais, Julien Bouquet / Edith Piaf, interprétée par Renée Caron
- Le Tango c’est ça,  Julien Bouchiquet (1963)
- Le tango des musiciens, Julien Bouquet / Jean Lioret / Guy Motta
- Tiens v’là un marin (Julien Bouquet / André Borly) (1963) interprétée par Christina, Edith Piaf, les Trois Ménestrels, Sylvia Clément
- Trois guitares, Constantin Moussadis / Julien Bouchiquet
- Un drapeau flottait, André Dauchy / Julien Bouchiquet (1957)
- Un garçon Fredonne, Giuseppe Ricota / Julien Bouquet, interprétée par Les Ménestrels
- Valparaiso, Dany Revel / Julien Bouquet
- Y avait là, Robert Chauvigny / Jean Lioret / Julien Bouchiquet

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dimanche 26 décembre 2021

Zoé Lecocq, accordéoniste, 1840-1926



A ma connaissance il n'existe pas de portrait de Zoé Lecocq, mais il devrait ressembler à ces rares photos et à ce tableau, glanés sur l'internet. Elle chantait aussi en s'accompagnant à l'harmoniflûte et au piano. 

l'harmoniflûte Mayer Marix


Elle serait née à Valenciennes, si l'on en croit les quelques "biographies" publiées. En fait c'est presque vrai, elle est née, aveugle, à Anzin, ville voisine, le 2 avril 1840, dans la maison de ses parents, rue de l'Eglise. Son père Constant y est maréchal ferrant, sa mère Caroline Lermusiaux, est cabaretière. Son père meurt en 1857 et la famille, la mère et ses trois enfants, est sans ressource. La jeune Zoé a sans doute des dispositions pour la musique, car Caroline obtient, le 2 décembre 1858, l'autorisation de l'évêque d'Arras "de se présenter dans les communautés religieuses de son diocèse, qui tiennent des pensionnats de jeunes personnes, à l'effet d'y proposer d'entendre sa fille, dont le talent musical paraît assez distingué". Extrait de : Eloges unanimes de Zoé Lecocq artiste musicienne, aveugle de naissance, publié à Caen en 1865, sans nom d'auteur. On y relève son passage au pensionnat des dames Bernardines d'Esquerdes, le 24 décembre 1858, un poème écrit après son concert à Lille le 1er février 1859. Une soirée dans le pensionnat des Dames de St Maur, à Lille le 5 mai 1859. Au pensionnat des frères des écoles Chrétiennes de Wambrechies le 22 juin 1859. A l'école professionnelle Arnoult, à Lille le 10 juillet 1859. Dassier, grand doyen de Saint Omer, en juillet 1859 la recommande aux établissements et maisons d'éducation de sa ville, etc, etc. Ses pérégrinations l'amène jusqu'à Paris où sa mère décède le 26 décembre 1865.

Guidée par sa sœur Adélaïde (1831-1906), elle continue ses voyages et se produit à Caen, Trouville, Rouen, Yvetot, Le Hâvre, etc. Une dernière mention dans la presse, en 1873, pour un concert à son bénéfice dans la salle du Grand Orient de France à Paris, ensuite sa vie nous est inconnue. J'ai découvert son décès à Paris, au 28 de la rue de Charenton le 20 août 1926, célibataire, elle avait 86 ans. 

Documents

En 1859, le chansonnier lillois, Alfred Danis (1821-1891) écrit un poème en son honneur "Aveugle de naissance"


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mardi 7 septembre 2021

Lietta Freckal, 1922-2017

mise à jour du 7/9/2021, suppression du lien obsolète vers Nord Littoral, remplacement par un PDF
mise à jour du 25/9/2017, ajout d'un lien vers l'article de Nord Littoral
mise à jour du 9/7/2017, ajout d'un montage-vidéo des photos de Lietta




Sa fille, Martine Courtin-Deguines, vient de m'apprendre la triste nouvelle, Juliette est décédée vendredi 1er septembre 2017 en fin d'après midi. Elle était née à Calais le 14 décembre 1927, fille de Frédéric et Jeanne Prévost.

Le journal Nord Littoral a fait paraître cet article le 24/9/2017

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collection personnelle





Martine Courtin-Deguines a retrouvé deux albums photos de sa mère, au fond d'un panier de vêtements, elle m'a demandé de les ajouter à cette page. Pas de musique d'accompagnement, il n'existe pas, hélas, d'enregistrement de Lietta Freckal.




à regarder plein écran


On y retrouve ses amis artistes : Albert Demeulemester, alias Bertal (directeur d'une agence artistique lilloise), Robert Jordens, alias Ch'Guss (le comique patoisant boulonnais), Serge Davri, Jeanny Stander, Jacques Nellos, Jean Jarrett, Emile Lamour, alias Gilbert Elmy, et Victor Charlier, le chef d'orchestre de Radio-Lille.

C Declerck



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Extrait d'une coupure de presse non identifiée, non datée (archives municipale de Boulogne sur Mer)


"Charly Yorel [1899-1962] nous parle de la chanteuse calaisienne Lietta Freckal
Pour situer Lietta Freckal, nous ne pouvons mieux faire que d'entendre Charly Yorel nous parler d'elle. Le sympathique artiste régional que nous avons applaudi fréquemment est en effet à l'origine de la carrière artistique de Lietta Freckal.
C'est en 1949, nous précise-t-il, que j'ai entendu pour la première fois la jeune Calaisienne. Je tiens tout d'abord à vous dire que Lietta, qui est la plus charmante fille que j'ai connu, tient à l'orthographe correcte de son nom qui comporte 13 lettres. Cette petite exigence est la conséquence d'une innocente superstition.
A cette époque je participais à un gala de variétés organisé par la société Concordia, au théâtre de Calais. Je venais de me produire dans un numéro de prestidigitation et, en coulisse, je remettais en ordre mon matériel. Une jeune chanteuse m'avais succédé en scène et ses accents étaient si prenants, sa personnalité tellement évidente, que je subis une impression indéfinissable qui me cloua sur place.
C'était Lietta Freckal qui chantait. Elle interpréta l'Accordéoniste et Hymne à l'Amour avec un talent que lui aurait envié Edith Piaf. Son succès fut éclatant.
Quand Lietta sortit de scène je lui fais la proposition de la joindre à mes camarades et à moi-même dans les futurs programmes que nous avions l'intention de donner dans la région boulonnaise.
Lietta accepta et débuta avec notre petite troupe à Boulogne, en juin 1950, lors d'un gala donné à l'occasion du centenaire des Etablissements Baignol et Farjon. Son talent de chanteuse réaliste impressionna profondément l'auditoire."
"Mariée à M. Pierre Deguines, instituteur, elle s'appelle Juliette Frère. C'est Jack Nellos, l'animateur de Concordia qui lui trouva ce diminutif de Lietta complété pour le nom de la première syllabe de son nom de jeune fille auquel il ajouta "ckal"… parce qu'elle était de Calais. Elle est musicienne et a appris le violon, ce qui lui permet de toujours interpréter ses chansons dans les meilleures conditions.


à 00:37 on aperçoit Lietta 

La B.B.C. vient à Calais

La jeune téléphoniste suivit Charly Yorel dans de très nombreux concerts donnés dans la région et même au delà. Puis un jour, la B.B.C. traversa le Détroit avec tout son matériel, pour faire un reportage sur Calais. Il s'agissait plutôt d'une série de courts reportages qui allait permettre à la télévision britannique d'évoquer le Calais sportif, commercial, industriel et artistiques On ne manqua pas de faire appel à Lietta, qui allait ainsi devenir une vedette remarquée des téléspectateurs britanniques. l'un d'eux, et non des moindres, sir Eric Fauwcette, metteur en scène à la B.B.C. télévsionna le reportage sur Calais. Il entendit et vit Lietta qui le bouleversa au plus haut point.
Ce technicien du grand service anglais n'avait pas encore fixé son choix sur la chanteuse qui devait figurer dans le programme du Salon de la Télévision. Celui-ci devait s'ouvrir dans les jours suivants. Il avait, auparavant, pensé faire passer Edith Piaf dans son tour de chant. L'audition et la vision de Lietta Freckal modifia son projet primitif. Il téléphona le lendemain à Calais et fit à la jeune artiste une proposition très intéressante pour passer à la B.B.C. […] Lietta interpréta une demi-douzaine de chansons dont La vie en rose, succès dont les Britanniques sont aussi friands que des fantaisies sur Carmen. Son succès fut entier. Le lendemain Le Ciros, grand cabaret de Londres, offrait à la jeune Calaisienne un engagement de trois mois pour lequel il proposait 1.200.000 francs. Elle devait passer tous les soirs dans un tour de chant réaliste. Lietta n'accepta pas. […]"

photo de presse, collection personnelle



Témoignage de sa fille Martine Courtin-Deguines (juillet 2016)


Sa première prestation publique, elle l'avait faite en 1947, lors de la grève chez Brampton. Il y a eu une photo prise de haut, où on la voit chanter en robe à fleurs, avec les grévistes assis par terre. Elle a aussi participé à quelques revues avec André Culié, juste après la guerre, plutôt des petits rôles, et elle a toujours refusé de jouer la Zabel de la revue de Boulogne sur Mer montée par Jean Jarett. Mon père ne voulait pas, il disait qu'elle allait se dévaloriser.
Ma mère a été choisie pour représenter la France pour la première liaison Eurovision Grande Bretagne - Continent en 1950. Elle avait 22 ans. A la suite de ce passage (elle avait chanté La Vie en Rose) les Anglais ont envoyé une avalanche de lettres à la BBC pour savoir qui était cette jeune femme qui chantait si bien, et qui n'était pas vulgaire comme Piaf (authentique ! c'est ce qui ressortait de la plupart de ces courriers). Un certain Picket-Wilkes (que j'ai connu, il est venu souvent à la maison avec son épouse et il devait être un peu amoureux de ma mère) qui était quelque chose comme directeur des programmes de variétés à la BBC, il l'a fait revenir. Elle a chanté à nouveau La Vie en Rose, partiellement en Anglais, cette fois, et la BBC lui a offert un contrat d'exclusivité, ce qui n'était pas rien à l'époque. Il fallait venir s'établir en Angleterre, et ma mère a refusé (sous la pression de mon père, je le sais, qui avait peur de l'aventure).

Studio BBC Radio, La Semaine du Nord, février 1955
photo Roger Tollens
collection personelle


A l'époque, ils étaient fonctionnaires tous les deux, et la sécurité lui importait plus qu'une hypothétique carrière artistique. Ils avaient connu la guerre (mon père, refractaire au STO, a vécu caché pendant deux ans) et ses privations (ma mère était réfugiée dans l'Est avec ses soeurs et sa mère, mon grand-père, sapeur-pompier, étant réquisitionné à Calais et elles ont eu faim), ceci peut expliquer cela. Elle a continué les concerts en France, tout en gardant son emploi au central téléphonique de Calais. En 1955, pour fêter les 5 ans de l'Eurovision, la BBC avait invité tous les protagonistes de la première émission. Elle a été à nouveau conviée à la BBC, mais pour un passage assez bref, qui a, à nouveau, donné lieu à des demandes importantes de la part du public. Re-proposition de contrat, un vrai pont d'or me semble-t-il. Là, elle a nouveau refusé. Tout comme elle a refusé d'être mutée à Strasbourg, où les PTT lui avaient proposé un poste aménagé et se proposaient de sponsoriser sa carrière. Oui, ça, c'est exact, même si ça parait amusant et incroyable. Là encore, refus de mon père. Et fin de l'espoir d'une carrière internationale, et même d'une carrière tout court.
Car, entretemps, il y avait l'imprésario de Piaf qui intervenait régulièrement pour empêcher la parution des articles la concernant en France.
Elle a continué de chanter dans des galas régionaux, et en aussi en Normandie, tout en continuant de travailler aux PTT. Les tournées d'été La Voix du Nord, Kermesses de la bière à Maubeuge, premières parties d'artistes parisiens venus se produire dans le Nord.

Des souvenirs

Souvenir des paroles des chansons que ma mère affichait sur le papier peint de la cuisine pour les apprendre (mon père et moi en savions aussi long qu'elle à force !) des chansons apprises et répétées sur le vieux Gaveau du salon, ma mère sérieuse, concentrée, qui "sentait" du premier jet paroles et musique en même temps, et qui n'en variait pas. Si elle n'aimait pas, ne sentait pas une chanson, elle ne la prenait pas à son répertoire. Et mon père qui s'arrachait les cheveux, parce qu'il fallait transposer les chansons à cause de la tessiture de ma mère, qui chantait dans un ton pas possible. On s'y collait le jeudi après-midi, à recopier les chansons transposées, lui et moi (j'étudiais le piano, ça me faisait un bon exercice) Il y avait une foule de documents dans une valise (coupures de presse, photos, affiches etc.) chez mes parents. Mais quand mon père a mis en vente la maison, il a passé une semaine à brûler des tas de choses, dont tout ce qui avait trait à la carrière de ma mère, y compris ses dernières robes de scène et d'innombrables photos et souvenirs personnels et professionnels. Je n'ai pas récupéré grand chose. Je suppose qu'il voulait que tout cela disparaisse avec eux. Sur la fin, il était un peu spécial, mais bon, c'est ce qu'il voulait.
J'ai en tête d'innombrables anecdotes sur cette tranche de vie. C'est drôle, de vous écrire tout ça, plein de choses me reviennent en mémoire. Mon père lui a fait arrêter la chanson en 1968, en disant à ses deux impressari (Jean-Pierre Panir et Bertal) qu'elle n'était pas disponible pour les dates proposées. Ils ont fini par ne plus appeler. Il considérait qu'à 42 ans, avec une fille mariée, elle avait passé l'âge de se produire en public. Très entre nous, je considère que mon père a brisé sa carrière. D'ailleurs, ma mère le lui a souvent reproché. Je crois qu'il se savait moins talentueux qu'elle et avait peur de la perdre. Ma mère était très belle et chantait réellement merveilleusement bien.
Elle avait un talent fou et savait ce qu'elle voulait, malheureusement, elle appartenait à cette générations de femmes dont le mari gère la vie, et elle n'a pas su (ou pas voulu) s'imposer.
Je l'ai vue (et pas qu'une fois) entrer en scène dans une salle houleuse (Kermesse de la Bière à Maubeuge, Salle des Fêtes à Bucaille, près de Boulogne) où tous les artistes refusaient d'aller chanter, et retourner le public dès sa première chanson. On n'entendait pas une mouche voler, et pourtant, c'étaient des public difficiles. Elle arrivait à les faire taire, à l'écouter, et ils lui faisaient une ovation. Ça, je l'ai vu à chaque fois. Elle avait un vrai talent, un vrai charisme.


D’autres souvenirs

Quant à mon père [Pierre Deguines (1922-2011)] il était instituteur, mais également l'accompagnateur au piano de ma mère. Il a travaillé dans l'orchestre de Jo Bouillon, avec Joséphine Baker et il a crée l'orchestre Blue Melody (c'est comme ça qu'il a rencontré ma mère en 1948). Puis, il a dirigé l'orchestre du casino de Calais pendant de nombreuses années, après avoir animé le cabaret l'Oasis, juste en face du Casino.

Pierre Deguines (à gauche) et Lietta Freckal 
studio BBC Radio
collection personnelle


Charly Yorel (de son vrai nom Charles Leroy), je l'ai très bien connu. Je l'aimais beaucoup. C'était un vieux garçon, mais il adorait les enfants, et il me fabriquait toutes sortes de petits objets rigolos et de très beaux dessins, ce pourquoi il était très doué. Il était calme et très pince sans rire. Impossible, à le voir, de deviner qu'il était capable de faire rire à ce point sur scène. Je le compare souvent à Jango Edwards, c'était le même genre de risque tout que rien ne démontait.


collection personnelle


On a dit qu'il s'était suicidé, mais il n'avait à ce moment, aucune raison de le faire : il avait une amie et ils devaient se marier. Mais c'était un bohème, un genre de professeur Tournesol, et son tuyau de gaz n'était pas sécurisé du tout. Ca a été un grand choc pour nous d'apprendre son décès. Je me souviens encore de son enterrement à Pont-de-Briques. Lui et puis Jean Jarett, qui était fantaisiste sur scène et entrepreneur des pompes funèbres le jour mais n'était jamais sérieux, même dans la vie. Je ne sais pas comment il faisait pendant les enterrements.
Et puis les clowns Gilmano et Vincetti, Jeany Stander, la présentatrice de tous ces spectacles, Nellos, agent de police hors de la scène, Emile Lamour, (nom de scène Gilbert Elmy) le ténor chéri de ces dames, André Culié, et par là-dessus, jamais bien loin, les frères ennemis du journalisme, Robert Lassus (Nord-Littoral) et Robert Chaussoy (dit File-Vite) pour la Voix du Nord. Et Ch'guss, et André Bal (devenu ensuite Tit Louis d'Peuplingues) qui jouait de la scie musicale, et ne manquait jamais de cracher dans un grand mouchoir à carreaux avant d'entrer en scène pour présenter les spectacles.
Et Serge Davri, comique complètement déjanté, qui venait souvent chez nous aussi. Lui, c'était quelque chose aussi. Quand il chantait je suis le maître à bord et se faisait sauter dans sa lessiveuse. Oh la la ! Il a répété ça souvent dans le jardin de notre maison. Ca déménageait !
Et Sacha Distel, grande vedette de l'époque, qui devait être un peu amoureux de maman (qui ne l'était pas ? Elle était si belle !) et qui la demandait toujours en première partie de ses spectacles. Après, il venait manger à la maison avant de rejoindre sa chambre au Meurice. Et j'était une petite fille très frustrée, parce que je ne pouvais pas le raconter à mes copines du lycée Sophie Berthelot ! Je l'avais fait une fois, et tout le monde s'était moqué de moi, personne ne m'avait cru. Et pourtant c'était vrai ! Sacha Distel était vraiment venu manger la veille au soir le civet de lièvre préparé par mon père. Que de souvenirs ! J'étais petite, puis adolescente, mais j'ai des images précises de tout ça, car c'étaient aussi des amis que mes parents recevaient volontiers chez eux .


Des enregistrements disparus

Ma mère a fait un disque dans les années 61-62. Il y avait 4 titres dessus (dont Ne me quitte pas, Chanson vagabonde, L'homme à la moto). La distribution de ce disque a été bloquée par Edith Piaf, qui ne faisait pas de cadeau à celles qui menaçaient de lui faire de l'ombre. Le disque n'a jamais dépassé le stade de la maquette, il n'y a même pas eu de pochette éditée. Ceci est véridique : Piaf faisait acheter les reportages réalisés sur ma mère afin qu'ils ne paraissent pas. Je me souviens de reporters de Paris-Match qui avaient passé plusieurs jours à Calais pour suivre la famille de Lietta Freckal au quotidien. Ils étaient venus à la maison, bien sûr, mais aussi à son travail, au Central Téléphonique, Boulevard Gambetta. Cet article, et beaucoup d'autres, n’ont jamais paru. J'étais petite, parce que j'avais perdu mes incisives devant, et ils m'avaient photographiée riant aux éclats, ça doit dater de 1955-1957. Elle a également fait une émission pour la télévision régionale en 1963 ou 1964. Elle y jouait le rôle d'une chanteuse de cabaret assassinée, dont un inspecteur de police tentait de trouver le meurtrier. Bien entendu, l’émission était émaillée de nombreux flash-back au cours desquels elle chantait, entre autres chansons, La Mama.
Quant aux bandes-son de concert, il n'y en a jamais eu, ma mère refusait qu'on l'enregistre. Si, peut-être une seule : une bande a été enregistrée lors d'une fête du 1er Mai au Parc Municipal de Calais. Je m'en souviens, parce que Robert Damien, batteur de l'orchestre Blue Melody, avait joué ce jour-là et il avait été tué le lendemain en démontant le podium. Il était électricien à la ville de Calais et c'était le cousin germain de maman, qui avait été élevée avec lui et qui avait été très choquée de cet accident. Je crois que c'était en 1958-1959. Il était le mari de Monique Damien, devenue ensuite Monique Dupont, et le père d'Eric Sprogis et d'Alain Damien qui ont tous deux dirigé le Conservatoire de musique de Calais. Une bande magnétique avait été réalisée, et mes parents en avaient eu une copie. J'ignore qui a conservé les autres copies et l'original.


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