mercredi 26 juillet 2017

Arlette et René Rucart


La Radio du Nord 1929
collection personnelle


Né à Velaines (B) en 1854, Florimond Antoine Rucart épouse, à Lille en 1890, Léonie Delporte née à Esplechin (B) en 1864.  Florimond est journalier, il est à Lille depuis 1878. En 1896 à Lille, 51 rue du Chevalier Français, nait leur fils Florimond. Le couple se sépare vers 1900/1910 et Léonie déménage à Amiens avec son fils, où elle demeure avec Alexandre Fauvaux, cordonnier, 20 rue Jeanne Natière.  Florimond fait la connaissance d'Arlette Barbier, née à Amiens en 1903. Domiciliée rue Rigollot, elle est la fille de Raoul, représentant de commerce aux Nouvelles Galeries d'Amiens, et Zélia Parent, couturière. Elle obtient un 1er prix de chant du Conservatoire d'Amiens vers 1918/1920. Ils se marient à Amiens en 1921.
Le couple chante régulièrement dans la Somme et dans l'Oise, notamment à Senlis en février et novembre 1927. Le Courrier de l'Oise nous décrit les qualités artistiques de Mme Rucart : "Toujours gracieuse, à la voix délicieuse et expérimentée, elle fut longuement applaudie dans ses chants, aussi bien dans le fabliau Jean de Nivelle, Que ne peut-on rêver toujours,  que dans Micaela de Carmen, mais dans le Rire de Manon Lescaut, elle électrisa l’assistance". Son époux est également apprécié : "M. Rucart n’est pas un amateur, mais un artiste de valeur, à la voix prenante et juste, à la mimique remarquable. Toutes ses chansons depuis La Victoire de Madelon, Boyer, Assez de bas de soie, A Travers les grilles, Faut jamais dire ça aux femmes, La pluie, le vent, la neige jusque Les Maisons de notre village, furent pour  lui un succès. Comme Mme Rucart, il fut chaleureusement applaudi."
Après un séjour de quelques années à Senlis, le couple quitte la Picardie pour Lille, Florimond devient René, et en mai 1928 on les entend sur les ondes de Radio PTT Nord. La radio de Lille vient d'être créée quelques mois plus tôt, et organise chaque mois des "audition d'essai au microphone" pour recruter des artistes "et voici comment se passe ces auditions d'essai. Un mardi soir (à cause du relais fédéral qui laisse le studio disponible), les postulants sont convoqués, auparavant à la Porte de Paris, maintenant [1934] à la Maison de la Radio [36 boulevard de la Liberté]. Dans une des grandes salles du reez-de-chaussée, un piano, un micro, un téléphone sont installé. Au bout du micro, un amplificateur réuni, d'autre part, à un poste récepteur branché dans une autre salle tout à fait indépendante de la première. Dans cette salle, une commission d'écoute, composée d'une dizaine de personnes, appartenant à la Commission des Programmes, et susceptibles  par leur compétence spéciale, de donner un avis sage et sincère sur la valeur du talent qui, à l'autre bout du fil, se produit. Ces personnes ne connaissent pas le nom des artistes. Ceux-ci sont désignés par un numéro et les notations individuelles des commaissaires s'établissent de 0 à 10. Selon leurs affinités, certains apprécient plus spécialement le caractère musical des voix, leur tessiture, leur pureté, leur articulation. D'autres envisagent mieux le rendement technique, si on peut dire : saturation facile du microphone, rendement radio électrique des nuances. […] Aucun artiste, s'il n'a obtenu au moins la moyenne de 5, n'est déclaré admissible, sans que cette décision empêche d'ailleurs, ultérieurement, un essai qui, peut-être, sera plus heureux. […]" Léon Plouvier, directeur de Radio PTT Nord.


collection personnelle


Le couple de chanteurs passe régulièrement à l'antenne et la revue La Radio du Nord s'en fait écho : "Les habitués de la station connaissent la délicieuse voix de Mme Rucart. D'une musicalité et d'une justesse parfaites, douée d'un timbre qui, à aucun moment, — chose extrêmement rare chez les femmes, ne sature pas le microphone — la voix de cette brillante artiste est, sans contredit, une des plus belles qui soit assidûment diffusée par Lille.
Madame Arlette Rucart a obtenu à l'unanimité le premier prix du Conservatoire d'Amiens et eut l'heureuse fortune de décrocher l'an dernier, le prix d'honneur du Concours International de Solistes organisé par la Fédération des Sociétés Musicales du Nord et du Pas de Calais.
Ses parutions au microphone, en interprétation de mélodies mais surtout en opérettes dont elle a donné de nombreuses auditions inédites à Lille, sont toujours fort attendues et goûtées des auditeurs.
Le dernier concert au cours duquel Radio PTT Nord a pu diffuser sa voix délicieuse — le concert des Cheminots au Ramponneau — le 8 décembre, a été un véritable charme pour les auditeurs, rivés chez eux en cet après-midi de dimanche balayé de tempête.
Aux côtés de Madame Rucart, les auditeurs ont souvent le plaisir d'entendre son mari M. René Rucart que Radio PTT Nord utilise assez fréquemment comme chanteur de genre et d'opérette. M. Rucart déploie au cours de ces auditions de brillantes qualités. On se souvient avec le plus vif plaisir des délicieuses opérettes interprétées par lui : Pierrot puni, Pierrot aviateur, La Fille du charbonnier, Lizchen et Fritchen, et  qui furent proposées par lui à la station. Petites choses légères, aimables que l'auditeur écoute avec intérêt parce qu'elles délassent heureusement des fatigues du travail et qu'elles apportent à l'écoute une variété précieuse aux grandes diffusions.
M. René Rucart apporte, à ces auditions, la gaieté, la sureté vocale et musicales qui font les artistes aimés du public. Sa parution sur scène a d'ailleurs en tous points confirmé à maintes reprises, les qualités de cet excellent artiste." [La Radio du Nord, décembre 1929]
Arlette est une des animatrices des Matinées Enfantines, créées par Léon Plouviet, alias Grand Papa Léon, dès les débuts de la radio "Une des perles de Radio PTT Nord, et comment en douter ? A l'heure où paraissent ces lignes [1933] près de cinq mille petits ont souscrits une adhésion spéciale de friquet." [Annuaire de la Radiodiffusion Nationale]


le tour de micro sur Radio PTT Nord
collection personnelle


La radio diffuse aussi, en direct, leurs récitals chaque mois, puis à partir de 1930, chaque semaine, avec d'autres vedettes plus connues de la station, comme Bertal, Guy Berry, Daudelin, Line Dariel, Léopold Simons, Maurice et Marguerite  Lecomte.


collection personnelle

Leurs activités radiophoniques semblent s'arrêter pendant la guerre et ne reprennent pas ensuite. Je sais seulement qu'Arlette Rucart est directrice artistique de l'agence Nord Spectacles, dirigée par Bertal et devient la correspondante régionale de l'Agence Paris-Music Hall. Elle décède à Longpré-les-Corps-Saints (Somme) en 1968 et est inhumée au cimetière du village et où la rejoint son époux qui décède à Lille en 1975. Un contact récent avec le gendre de la seconde épouse de René Rucart, nous apportera, je l'espère, plus d'informations sur les parcours artistiques de ces deux Lillois d'adoption.

à suive…

Christian Declerck

Sources : La Radio du Nord, Le Journal de Roubaix, Le Courrier de l'Oise, état civil de Lille, Amiens, recensement d'Amiens, Annuaire de la Radiodiffusion Nationale, 1933, 1934, catalogue BNF.

Discographie

Malgré les nombreux passages en radio, ces deux chanteurs ont assez peu enregistré, voici les quelques références relevées dans le catalogue de la BNF et dans ma collection :

Arlette Rucart
- Les Dragons de Villars, Il m'aime, disque Cristal 5266
- Mam'zelle Nitouche, le Soldat de plomb / Babet et Cadet, disque Cristal 5267
- Véronique, couplet d'Hélène / les Saltimbanques, la Bergère Colinette, disque Cristal 5265
- Console-moi (P. Manaut, R. Solry), disque Cristal

René et Arlette Rucart
- On s'aime bien… nous deux (P. Manaut, R. Solry et P. Drucbert), disque Cristal 5516 (1933)

René Rucart
- Tiens-moi dans tes bras, disque Cristal 5516 (1933)
- Si j'avais des sous-sous / Ma femme croit que je m'amuse, disque Parlophone 85214 (1935)
- C'est tout le printemps / En sifflotant, disque Cristal 5515
- Tout l'pays l'a su / C'est sa java, disque Parlophone
- Dans la forêt de Chantilly, java (R. Leblond, V. Marceau et E. Pellemeulle, disque Parlophone
- Je suis amoureux / La valse à grand-papa (R. Leblond, V. Marceau et E. Pellemeulle) (1935)
- Mon vieux Faubourg (P. Manaut, V. Marceau et E. Pellemeulle)


Mon vieux Faubourg
par René Rucart

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Quelques exemples extraits de leurs répertoires





collection personnelle


dimanche 9 juillet 2017

Lietta Freckal, 1922-2017

mise à jour du 9/7/2017, ajout d'un montage-vidéo des photos de Lietta



Sa fille, Martine Courtin-Deguines, vient de m'apprendre la triste nouvelle, Juliette est décédée vendredi 1er septembre 2017 en fin d'après midi. Elle était née à Calais le 14 décembre 1927, fille de Frédéric et Jeanne Prévost.

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collection personnelle





Martine Courtin-Deguines a retrouvé deux albums photos de sa mère, au fond d'un panier de vêtements, elle m'a demandé de les ajouter à cette page. Pas de musique d'accompagnement, il n'existe pas, hélas, d'enregistrement de Lietta Freckal.




à regarder plein écran


On y retrouve ses amis artistes : Albert Demeulemester, alias Bertal (directeur d'une agence artistique lilloise), Robert Jordens, alias Ch'Guss (le comique patoisant boulonnais), Serge Davri, Jeanny Stander, Jacques Nellos, Jean Jarrett, Emile Lamour, alias Gilbert Elmy, et Victor Charlier, le chef d'orchestre de Radio-Lille.

C Declerck



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Extrait d'une coupure de presse non identifiée, non datée (archives municipale de Boulogne sur Mer)


"Charly Yorel nous parle de la chanteuse calaisienne Lietta Freckal
Pour situer Lietta Freckal, nous ne pouvons mieux faire que d'entendre Charly Yorel nous parler d'elle. Le sympathique artiste régional que nous avons applaudi fréquemment est en effet à l'origine de la carrière artistique de Lietta Freckal.
C'est en 1949, nous précise-t-il, que j'ai entendu pour la première fois la jeune Calaisienne. Je tiens tout d'abord à vous dire que Lietta, qui est la plus charmante fille que j'ai connu, tient à l'orthographe correcte de son nom qui comporte 13 lettres. Cette petite exigence est la conséquence d'une innocente superstition.
A cette époque je participais à un gala de variétés organisé par la société Concordia, au théâtre de Calais. Je venais de me produire dans un numéro de prestidigitation et, en coulisse, je remettais en ordre mon matériel. Une jeune chanteuse m'avais succédé en scène et ses accents étaient si prenants, sa personnalité tellement évidente, que je subis une impression indéfinissable qui me cloua sur place.
C'était Lietta Freckal qui chantait. Elle interpréta l'Accordéoniste et Hymne à l'Amour avec un talent que lui aurait envié Edith Piaf. Son succès fut éclatant.
Quand Lietta sortit de scène je lui fais la proposition de la joindre à mes camarades et à moi-même dans les futurs programmes que nous avions l'intention de donner dans la région boulonnaise.
Lietta accepta et débuta avec notre petite troupe à Boulogne, en juin 1950, lors d'un gala donné à l'occasion du centenaire des Etablissements Baignol et Farjon. Son talent de chanteuse réaliste impressionna profondément l'auditoire."
"Mariée à M. Pierre Deguines, instituteur, elle s'appelle Juliette Frère. C'est Jack Nellos, l'animateur de Concordia qui lui trouva ce diminutif de Lietta complété pour le nom de la première syllabe de son nom de jeune fille auquel il ajouta "ckal"… parce qu'elle était de Calais. Elle est musicienne et a appris le violon, ce qui lui permet de toujours interpréter ses chansons dans les meilleures conditions.


à 00:37 on aperçoit Lietta 

La B.B.C. vient à Calais

La jeune téléphoniste suivit Charly Yorel dans de très nombreux concerts donnés dans la région et même au delà. Puis un jour, la B.B.C. traversa le Détroit avec tout son matériel, pour faire un reportage sur Calais. Il s'agissait plutôt d'une série de courts reportages qui allait permettre à la télévision britannique d'évoquer le Calais sportif, commercial, industriel et artistiques On ne manqua pas de faire appel à Lietta, qui allait ainsi devenir une vedette remarquée des téléspectateurs britanniques. l'un d'eux, et non des moindres, sir Eric Fauwcette, metteur en scène à la B.B.C. télévsionna le reportage sur Calais. Il entendit et vit Lietta qui le bouleversa au plus haut point.
Ce technicien du grand service anglais n'avait pas encore fixé son choix sur la chanteuse qui devait figurer dans le programme du Salon de la Télévision. Celui-ci devait s'ouvrir dans les jours suivants. Il avait, auparavant, pensé faire passer Edith Piaf dans son tour de chant. L'audition et la vision de Lietta Freckal modifia son projet primitif. Il téléphona le lendemain à Calais et fit à la jeune artiste une proposition très intéressante pour passer à la B.B.C. […] Lietta interpréta une demi-douzaine de chansons dont La vie en rose, succès dont les Britanniques sont aussi friands que des fantaisies sur Carmen. Son succès fut entier. Le lendemain Le Ciros, grand cabaret de Londres, offrait à la jeune Calaisienne un engagement de trois mois pour lequel il proposait 1.200.000 francs. Elle devait passer tous les soirs dans un tour de chant réaliste. Lietta n'accepta pas. […]"

photo de presse, collection personnelle



Témoignage de sa fille Martine Courtin-Deguines (juillet 2016)


Sa première prestation publique, elle l'avait faite en 1947, lors de la grève chez Brampton. Il y a eu une photo prise de haut, où on la voit chanter en robe à fleurs, avec les grévistes assis par terre. Elle a aussi participé à quelques revues avec André Culié, juste après la guerre, plutôt des petits rôles, et elle a toujours refusé de jouer la Zabel de la revue de Boulogne sur Mer montée par Jean Jarett. Mon père ne voulait pas, il disait qu'elle allait se dévaloriser.
Ma mère a été choisie pour représenter la France pour la première liaison Eurovision Grande Bretagne - Continent en 1950. Elle avait 22 ans. A la suite de ce passage (elle avait chanté La Vie en Rose) les Anglais ont envoyé une avalanche de lettres à la BBC pour savoir qui était cette jeune femme qui chantait si bien, et qui n'était pas vulgaire comme Piaf (authentique ! c'est ce qui ressortait de la plupart de ces courriers). Un certain Picket-Wilkes (que j'ai connu, il est venu souvent à la maison avec son épouse et il devait être un peu amoureux de ma mère) qui était quelque chose comme directeur des programmes de variétés à la BBC, il l'a fait revenir. Elle a chanté à nouveau La Vie en Rose, partiellement en Anglais, cette fois, et la BBC lui a offert un contrat d'exclusivité, ce qui n'était pas rien à l'époque. Il fallait venir s'établir en Angleterre, et ma mère a refusé (sous la pression de mon père, je le sais, qui avait peur de l'aventure).

Studio BBC Radio, La Semaine du Nord, février 1955
photo Roger Tollens
collection personelle


A l'époque, ils étaient fonctionnaires tous les deux, et la sécurité lui importait plus qu'une hypothétique carrière artistique. Ils avaient connu la guerre (mon père, refractaire au STO, a vécu caché pendant deux ans) et ses privations (ma mère était réfugiée dans l'Est avec ses soeurs et sa mère, mon grand-père, sapeur-pompier, étant réquisitionné à Calais et elles ont eu faim), ceci peut expliquer cela. Elle a continué les concerts en France, tout en gardant son emploi au central téléphonique de Calais. En 1955, pour fêter les 5 ans de l'Eurovision, la BBC avait invité tous les protagonistes de la première émission. Elle a été à nouveau conviée à la BBC, mais pour un passage assez bref, qui a, à nouveau, donné lieu à des demandes importantes de la part du public. Re-proposition de contrat, un vrai pont d'or me semble-t-il. Là, elle a nouveau refusé. Tout comme elle a refusé d'être mutée à Strasbourg, où les PTT lui avaient proposé un poste aménagé et se proposaient de sponsoriser sa carrière. Oui, ça, c'est exact, même si ça parait amusant et incroyable. Là encore, refus de mon père. Et fin de l'espoir d'une carrière internationale, et même d'une carrière tout court.
Car, entretemps, il y avait l'imprésario de Piaf qui intervenait régulièrement pour empêcher la parution des articles la concernant en France.
Elle a continué de chanter dans des galas régionaux, et en aussi en Normandie, tout en continuant de travailler aux PTT. Les tournées d'été La Voix du Nord, Kermesses de la bière à Maubeuge, premières parties d'artistes parisiens venus se produire dans le Nord.

Des souvenirs

Souvenir des paroles des chansons que ma mère affichait sur le papier peint de la cuisine pour les apprendre (mon père et moi en savions aussi long qu'elle à force !) des chansons apprises et répétées sur le vieux Gaveau du salon, ma mère sérieuse, concentrée, qui "sentait" du premier jet paroles et musique en même temps, et qui n'en variait pas. Si elle n'aimait pas, ne sentait pas une chanson, elle ne la prenait pas à son répertoire. Et mon père qui s'arrachait les cheveux, parce qu'il fallait transposer les chansons à cause de la tessiture de ma mère, qui chantait dans un ton pas possible. On s'y collait le jeudi après-midi, à recopier les chansons transposées, lui et moi (j'étudiais le piano, ça me faisait un bon exercice) Il y avait une foule de documents dans une valise (coupures de presse, photos, affiches etc.) chez mes parents. Mais quand mon père a mis en vente la maison, il a passé une semaine à brûler des tas de choses, dont tout ce qui avait trait à la carrière de ma mère, y compris ses dernières robes de scène et d'innombrables photos et souvenirs personnels et professionnels. Je n'ai pas récupéré grand chose. Je suppose qu'il voulait que tout cela disparaisse avec eux. Sur la fin, il était un peu spécial, mais bon, c'est ce qu'il voulait.
J'ai en tête d'innombrables anecdotes sur cette tranche de vie. C'est drôle, de vous écrire tout ça, plein de choses me reviennent en mémoire. Mon père lui a fait arrêter la chanson en 1968, en disant à ses deux impressari (Jean-Pierre Panir et Bertal) qu'elle n'était pas disponible pour les dates proposées. Ils ont fini par ne plus appeler. Il considérait qu'à 42 ans, avec une fille mariée, elle avait passé l'âge de se produire en public. Très entre nous, je considère que mon père a brisé sa carrière. D'ailleurs, ma mère le lui a souvent reproché. Je crois qu'il se savait moins talentueux qu'elle et avait peur de la perdre. Ma mère était très belle et chantait réellement merveilleusement bien.
Elle avait un talent fou et savait ce qu'elle voulait, malheureusement, elle appartenait à cette générations de femmes dont le mari gère la vie, et elle n'a pas su (ou pas voulu) s'imposer.
Je l'ai vue (et pas qu'une fois) entrer en scène dans une salle houleuse (Kermesse de la Bière à Maubeuge, Salle des Fêtes à Bucaille, près de Boulogne) où tous les artistes refusaient d'aller chanter, et retourner le public dès sa première chanson. On n'entendait pas une mouche voler, et pourtant, c'étaient des public difficiles. Elle arrivait à les faire taire, à l'écouter, et ils lui faisaient une ovation. Ça, je l'ai vu à chaque fois. Elle avait un vrai talent, un vrai charisme.


D’autres souvenirs

Quant à mon père [Pierre Deguines (1922-2011)] il était instituteur, mais également l'accompagnateur au piano de ma mère. Il a travaillé dans l'orchestre de Jo Bouillon, avec Joséphine Bakker et il a crée l'orchestre Blue Melody (c'est comme ça qu'il a rencontré ma mère en 1948). Puis, il a dirigé l'orchestre du casino de Calais pendant de nombreuses années, après avoir animé le cabaret l'Oasis, juste en face du Casino.

Pierre Deguines (à gauche) et Lietta Freckal, studio BBC Radio
collection personnelle


Charly Yorel (de son vrai nom Charles Leroy), je l'ai très bien connu. Je l'aimais beaucoup. C'était un vieux garçon, mais il adorait les enfants, et il me fabriquait toutes sortes de petits objets rigolos et de très beaux dessins, ce pourquoi il était très doué. Il était calme et très pince sans rire. Impossible, à le voir, de deviner qu'il était capable de faire rire à ce point sur scène. Je le compare souvent à Jango Edwards, c'était le même genre de risque tout que rien ne démontait.


collection personnelle


On a dit qu'il s'était suicidé, mais il n'avait à ce moment, aucune raison de le faire : il avait une amie et ils devaient se marier. Mais c'était un bohème, un genre de professeur Tournesol, et son tuyau de gaz n'était pas sécurisé du tout. Ca a été un grand choc pour nous d'apprendre son décès. Je me souviens encore de son enterrement à Pont-de-Briques. Lui et puis Jean Jarett, qui était fantaisiste sur scène et entrepreneur des pompes funèbres le jour mais n'était jamais sérieux, même dans la vie. Je ne sais pas comment il faisant pendant les enterrements.
Et puis les clowns Gilmano et Vincetti, Jeany Stander, la présentatrice de tous ces spectacles, Nellos, agent de police hors de la scène, Emile Lamour, (nom de scène Gilbert Elmy) le ténor chéri de ces dames, André Culié, et par là-dessus, jamais bien loin, les frères ennemis du journalisme, Robert Lassus (Nord-Littoral) et Robert Chaussoy (dit File-Vite) pour la Voix du Nord. Et Ch'guss, et André Bal (devenu ensuite Tit Louis d'Peuplingues) qui jouait de la scie musicale, et ne manquait jamais de cracher dans un grand mouchoir à carreaux avant d'entrer en scène pour présenter les spectacles.
Et Serge Davri, comique complètement déjanté, qui venait souvent chez nous aussi. Lui, c'était quelque chose aussi. Quand il chantait je suis le maître à bord et se faisait sauter dans sa lessiveuse. Oh la la ! Il a répété ça souvent dans le jardin de notre maison. Ca déménageait !
Et Sacha Distel, grande vedette de l'époque, qui devait être un peu amoureux de maman (qui ne l'était pas ? Elle était si belle !) et qui la demandait toujours en première partie de ses spectacles. Après, il venait manger à la maison avant de rejoindre sa chambre au Meurice. Et j'était une petite fille très frustrée, parce que je ne pouvais pas le raconter à mes copines du lycée Sophie Berthelot ! Je l'avais fait une fois, et tout le monde s'était moqué de moi, personne ne m'avait cru. Et pourtant c'était vrai ! Sacha Distel était vraiment venu manger la veille au soir le civet de lièvre préparé par mon père. Que de souvenirs ! J'étais petite, puis adolescente, mais j'ai des images précises de tout ça, car c'étaient aussi des amis que mes parents recevaient volontiers chez eux .


Des enregistrements disparus

Ma mère a fait un disque dans les années 61-62. Il y avait 4 titres dessus (dont Ne me quitte pas, Chanson vagabonde, L'homme à la moto). La distribution de ce disque a été bloquée par Edith Piaf, qui ne faisait pas de cadeau à celles qui menaçaient de lui faire de l'ombre. Le disque n'a jamais dépassé le stade de la maquette, il n'y a même pas eu de pochette éditée. Ceci est véridique : Piaf faisait acheter les reportages réalisés sur ma mère afin qu'ils ne paraissent pas. Je me souviens de reporters de Paris-Match qui avaient passé plusieurs jours à Calais pour suivre la famille de Lietta Freckal au quotidien. Ils étaient venus à la maison, bien sûr, mais aussi à son travail, au Central Téléphonique, Boulevard Gambetta. Cet article, et beaucoup d'autres, n’ont jamais paru. J'étais petite, parce que j'avais perdu mes incisives devant, et ils m'avaient photographiée riant aux éclats, ça doit dater de 1955-1957. Elle a également fait une émission pour la télévision régionale en 1963 ou 1964. Elle y jouait le rôle d'une chanteuse de cabaret assassinée, dont un inspecteur de police tentait de trouver le meurtrier. Bien entendu, l’émission était émaillée de nombreux flash-back au cours desquels elle chantait, entre autres chansons, La Mama.
Quant aux bandes-son de concert, il n'y en a jamais eu, ma mère refusait qu'on l'enregistre. Si, peut-être une seule : une bande a été enregistrée lors d'une fête du 1er Mai au Parc Municipal de Calais. Je m'en souviens, parce que Robert Damien, batteur de l'orchestre Blue Melody, avait joué ce jour-là et il avait été tué le lendemain en démontant le podium. Il était électricien à la ville de Calais et c'était le cousin germain de maman, qui avait été élevée avec lui et qui avait été très choquée de cet accident. Je crois que c'était en 1958-1959. Il était le mari de Monique Damien, devenue ensuite Monique Dupont, et le père d'Eric Sprogis et d'Alain Damien qui ont tous deux dirigé le Conservatoire de musique de Calais. Une bande magnétique avait été réalisée, et mes parents en avaient eu une copie. J'ignore qui a conservé les autres copies et l'original.


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