Translate

dimanche 21 juin 2026

Une création à Bourbourg

 Un coup de téléphone, un matin tôt, Christophe Plovier me signale la présence, sur les étals d'une brocante de quartier, de plusieurs partitions manuscrites de Jules Semler-Collery et… me demande si je connais Maxime Dumoulin, parce qu'il y a aussi des partitions de ce compositeur. Je saute immédiatement sur mon vélo, heureusement le vide grenier est à deux pas, parking du Méridien à Malo les Bains.
 
Je m'attendais à trouver des copies, faites par un musicien, d'œuvres de Semler-Collery, mais j'ai la surprise de découvrir tout un lot de partitions autographes du compositeur dunkerquois domicilié à Bourbourg : un petit trésor. En rentrant j'examine ce lot, et je découvre qu'il s'agit d'œuvres inédites (Avril, mélodie, chant et piano, sur une poésie de Léon Delambre ; La Vierge à la crèche, poésie d'Alphonse Daudet, Hymne à la nature, pour quatuor à cordes), certaines à l'état d'ébauche, d'autres sans titre. L'une, intitulée Trois pièces sur un même thème : A Caprice, B Songerie, C Fougue, a été déposée à la SACEM en 1936.
 

 
Mais la grosse surprise vient des partitions de M. Dumoulin. Il y a quelques partitions imprimées, plus un ensemble de partitions manuscrites autographe pour un petit orchestre : un quatuor à cordes + une clarinette, un saxophone et un harmonium, avec le conducteur d'orchestre et une partition pour piano, le tout pour une œuvre intitulée Chant de la Nativité. Déjà, j'ai l'impression que c'est autre petit trésor. Mais le meilleur est inséré dans les partitions, je découvre plusieurs lettres de la main de Maxime Dumoulin, qui détaille la genèse de cette œuvre et je finis par comprendre qu'elle a été composée spécialement pour un concert de Noël dans l'église de Bourbourg, suite à une demande du destinataire du courrier. Heureusement une enveloppe a été conservée, celle du dernier courrier, adressée à Monsieur René Decroo, 12 rue de Saint Omer à Bourbourg, elle a été postée le 25 août 1956 par Dumoulin, 5 rue Jeanne d'Arc à Châtellerault.
 

Un ensemble de courriers  
Lettre sans date, probablement été 1954 : "Je ne possède dans mes œuvres rien qui je crois, pourrait convenir à ce que vous me demandez. Mon intention est donc de composer pour votre ensemble musical, une pièce musicale, une pièce pour violons, violoncelle, clarinette et harmonium. Je commencerai le travail lundi prochain et pour le 15 octobre vous le recevrez. Je pense que entre cette date et la messe de Noël, vous aurez le temps de l'apprendre […]"
 
Lettre suivante : "Je viens de terminer la réduction au piano du morceaux qui vous est destiné. Vous savez peut-être que lorsque l'on compose pour orchestre, grand ou petit, on commence par composer l'œuvre pour piano, puis on l'orchestre. Cette première partie du travail est terminée. Cette pièce durera 3 minutes 30 secondes. Est-ce trop long ? Dans votre première lettre, que je n'ai pas sur moi (je vous écris d'un bistrot) Il me semble me rappeler que vous disposiez aussi d'un saxophone, pourrais-je, dans mon orchestration, l'utiliser ? Votre clarinettiste joue-t-il juste ? Ce que j'ai composé à votre intention ne comporte que des notes lentes, néanmoins, ce sera peut-être un peu difficile à cause de l'harmonisation assez complexe. L'église dans laquelle vous comptez exécuter mon œuvre possède-t-elle un orgue, ou seulement un harmonium ? Cet harmonium est-il faible ou puissant ?"
 
Petit mot à part : "Chers interprètes. Le chant de la Nativité doit vous donner bien du mal. Je sais que la musique que je compose est difficile. Je n'ai pas la prétention d'être un bourreau des cœurs, mais je crains d'être le bourreau des instrumentistes. Je vous suis très reconnaissant pour la peine que vous donnez en ma faveur. Combien je regrette de ne pouvoir vous entendre ! Je suis sûr que votre interprétation sera brillante. Encore merci, mes cher amis inconnus, et croyez à ma bien sincère sympathie"
 
Lettre suivante non datée, probablement janvier 1955 : "Veuillez agréer tous mes vifs remerciements pour votre exécution du Chant de la Nativité et pour l'article élogieux paru dans le journal local. Mon œuvre vous a donné certainement du mal. Toute musique moderne est difficile, non que les notes soient plus rapides, mais simplement, parce que des sonorités différentes de celles du passé, donnent un surcroit de travail aux instrumentistes. Ces mêmes sonorités, passés quelques lustres, deviennent habituelles et par conséquent plus facilement exécutables. […]"
 
 Le Nouveau Nord
collection C.M.U.A.
 
La lettre de 1956 est d'ordre privé. 
René Decroo n'a pas laissé d'autres traces. Il n'est pas mentionné dans l'article du Nouveau Nord, peut-être était-il un des musiciens de ce petit ensemble ? Il est né à Bourbourg en 1918, fils de Jules, sellier, et Julie Couster. Il était clerc de notaire chez Me Bernaert. Il est mort, célibataire, à Dunkerque en 1987. C'est très certainement par le milieu flamingant que R. Decroo a pris contact avec Max Dumoulin, celui-ci lui demande dans sa troisième lettre si la langue flamande se perd en Flandre, et si l'activité "de notre ami l'abbé Gantois" trouve un écho à Bourbourg. On connait l'attachement à la Flandre, et au mouvement flamand de Maxime Dumoulin, qui est bien détaillé dans le livre de Robert Guilloux paru en 2007. On sait que les archives musicales de Dumoulin ont été déposées par lui aux archives de la Vienne, je ne sais pas si elles comprennent sa correspondance.
Dans son livre, R. Guilloux nous décrit cette Onzième suite pour piano "qui évoque sa ville natale et des souvenirs d'enfance […] La Suite s'achève avec Chant de la Nativité. La composition de cette pièce est antérieure de quelques années au reste de la suite. Conçue pour piano, puis transcrite pour une formation orchestrale réduite, elle fut exécutée peu après sous le nom de Kerstzang [?] à l'église de Bourbourg au cours d'une messe de Noël. […] C'est une prière empreinte de gravité et de recueillement ; le ton évoque celui d'un choral pour orgue, puis devient plus pressant. Voici  le sens de cette prière, indiquée par le compositeur lui-même : '' Que le Messie rende à Lille beauté, gloire, tours altières projetées vers le ciel et splendeurs de la vitalité flamande". 
 
Christian Declerck
21 juin 2026
 
Un immense merci à Christophe Plovier pour sa réactivité 
 
 
 
 
 
 
 

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire